Cas vécus        

 

Philippe le marin

 

Quand j'avais ton âge, je regardais souvent les bateaux et les cargos énormes qui passaient sur la voie maritime du Saint-Laurent. Dans la famille de ma mère, les marins étaient des capitaines au long cours qui naviguaient sur le fleuve et les Grands Lacs. Le capitaine Bidou était mon grand-père! Mon père, lui, avait simplement une chaloupe verchère, et on partait pêcher tous les deux, ensemble, sur le grand lac Saint-François, à Salaberry-de-Valleyfield. Je me souviens d’avoir reçu, à 12 ans, un modèle réduit d’une chaloupe verchère, peint en vert avec une bordure jaune, comme les vraies. Mon père l'avait fait lui-même, tout en bois de pin blanc.

Mon père était fort. Il pouvait ramer avec des avirons lourds, décolorés aux manchons usés par la force de l'effort. L’embarcation prenait un coup d'eau avec la pluie et la houle qui la faisaient tanguer. Souvent, je me demandais si ma présence n'était pas indispensable pour écoper l'eau qui s'accumulait au plancher. Comme petit mousse, je croyais travailler très fort pour tenir notre bateau à flot. Les dimanches, de retour de la pêche, le repas de poisson frais avec les tranches de pommes de terre rôties avait un goût unique. Je m'en souviens encore.

Les journées houleuses devenaient une grande aventure périlleuse en raison de ma crainte des vagues et du vent. Le regard de mon père croisait le mien. Il était franc et solide. Je ressentais son assurance dans la situation. C’est ainsi que je me suis convaincu de ne plus jamais avoir peur d'être sur l'eau, de toute ma vie.

Après des années à naviguer sur les eaux salées, la SP est apparue dans ma vie comme une ancre de bateau, un matin de fin d'hiver, se manifestant par de drôles de sensations physiques. Un ami médecin a alors diagnostiqué la SP progressive.


Après plusieurs années, un beau dimanche, j'ai lu un petit article inattendu, rempli d’espoir. J’allais peut-être avoir la possibilité de réaliser un de mes rêves : être sur l'eau avec un petit voilier adapté. Le premier essai se fit en eaux calmes sur un lac, comme pour me permettre de réapprivoiser la sensation de liberté. Ça a été un grand moment magique.

Cette sortie a en outre appris au marin que j’étais que si un bateau à voile file à bonne allure sans trop de vent, c'est qu'il sera performant et docile par grand vent de
force 6. Un jour où les moutons roulaient sur les vagues, j’ai pris le large, accompagné cette fois de Véronique. J'avais repéré sur la carte du lac Saint-Louis une bouée de la voie maritime nommée AD22. Cette bouée rouge devint le point à atteindre cette journée-là. Quel moment de bonheur magique : l'odeur de l'eau, le vent dans les oreilles et la vue de l’horizon qui donnait le goût d'aller plus loin. La bouée AD22 fournit le prétexte de se dépasser soi-même. Avec ce temps à l'orage, loin sur le lac, des nuages sombres venaient de l'ouest. Mais contourner la bouée AD22 et revenir par vent arrière était le but, même s’il fallait affronter ces nuages. Une fois l'orage passé, la lumière du soleil jaillit. Cette lumière, étouffée par la pluie, me récompensa par un arc-en-ciel gigantesque vers Montréal, avec la ville et la montagne comme fond de tableau. Cette aventure m'a démontré que malgré les temps sombres, il faut garder espoir puisqu’à tout moment dans la vie, un arc-en-ciel peut surgir et nous récompenser.

Comme je suis devenu un bon marin après avoir suivi des séances théoriques et techniques, des amis et des connaissances me permettent maintenant de faire de la compétition. Malgré mes limitations et un fauteuil électrique, il me reste un bras gauche, une main, et cinq doigts. C’est important de se focaliser sur les portes qui s'ouvrent et non sur celles qui se ferment et de prendre de la distance par rapport à cette maladie afin de se réinventer. Chacun peut découvrir sur son chemin ce qu'il lui faut pour avancer. On peut trouver dans nos faiblesses la force de se tenir debout, même assis dans un fauteuil. La compétition nous permet surtout à nous, marins handicapés, d'être ensemble sur une même ligne de départ. Il faut un peu d'audace et d'efforts pour prendre l'avion, aller à Vancouver avec 40 autres marins de toutes origines et repousser ses propres limites, pour se mettre soi-même en difficulté et se permettre cette aventure afin de vivre et de rapporter avec soi des souvenirs des montagnes Rocheuses, des vagues au goût salé et du vent du large qui chante dans les oreilles. Il faut aussi un peu d’audace et d’efforts pour profiter de la vie et se mettre au défi malgré la sclérose en plaques.


Philippe


Pour en savoir plus sur la voile adaptée, tu peux visiter le site de l’Association québécoise de voile adaptée : aqvaqc.com.

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